Ernst s’est-il noyé ?

Ernst Vance, 7 ans, vient en consultation accompagné de sa mère, pour un certificat de non contre-indication à la pratique du judo. Ce motif de consultation n’est pas très stimulant en soi, encore plus chez les enfants où il s’agit d’attester qu’ils peuvent bien pratiquer des activités sportives qu’ils effectuent déjà à l’école sans avoir besoin de notre bénédiction.

En revanche, c’est l’occasion de faire le suivi des enfants : Ernst se porte bien, ses vaccins sont à jour, le CP s’est bien passé, pas de soucis niveau croissance staturo-pondéral. Pendant que j’examine le petit garçon, sa mère m’interpelle sur un événement survenue il y a 2 semaines : au cours d’un jeu dans la piscine, il boit la tasse. Plus de peur que de mal, l’expérience ne semble pas avoir perturbé Ernst qui ne bronche pas à l’évocation de cet épisode, mais Madame Vance craint que son enfant soit victime d’une « noyade sèche ». Apparemment un journal très sérieux en aurait parlé il y a quelques temps rapportant le cas d’un enfant décédé de ce phénomène une dizaine de jours après un véritable épisode de noyade.

Panique à bord, je n’ai jamais entendu parler de ce terme. Je fais taire la petite voix qui me dit de répondre « jamais entendu parler de ça, ça n’existe pas ! ». L’attitude autoritaire n’est pas mon genre et je sens que le non verbal a déjà répondu à ma place : Madame Vance a compris que je ne sais pas de quoi elle me parle.

Il ne me reste qu’une solution valable assumer mon ignorance. Je suis toujours étonné de voir les patients accepter qu’un médecin ne soit pas omniscient. J’enchaîne pour rassurer la maman : « Dans tout les cas, j’ai écouté les poumons de Ernst qui respire très bien, on entend bien l’air passer, pas de signes d’infection ni de fièvre. Vu que toute cette histoire remonte à 2 semaines, à mon avis, il n’y a plus aucun risque à craindre pour Ernst ».

Une fois Madame Vance et son fils parti. Je tente une rapide recherche sur le moteur utilisé par les plus grands professionnels, j’ai nommé google… Dans les premiers résultats se trouve un lien vers une chronique de Michel Cymes nous mettant en garde contre la noyade sèche ; si Michel le dit ça doit au moins exister. Pas le temps de creuser le sujet, les consultations sont toutes les 15 minutes et la journée n’est pas finie. Je ferme la recherche en me disant que j’approfondirai ça plus tard.

Comme trop souvent malheureusement, plus tard c’est vraiment plus tard. Le temps d’oublier cette consultation, d’y repenser pour je ne sais quelle raison alors que je profite de vacances au bord de la mer en cette fin d’été, et de se dire : « l’année prochaine faut pas que je me retrouve comme un idiot à pas savoir ce qu’est une noyade sèche ! ». Alors je relance les recherches en laissant de côté google (paraît que pubmed c’est mieux). En résumé qu’est-ce que j’apprends : ben que la noyade sèche ça n’existe pas ! En tout cas qu’il ne s’agit pas d’un terme reconnu par la communauté médicale ; que l’enfant dont le cas avait été médiatisé en Amérique du Nord était décédé d’une cause qui n’avait rien à voir avec la noyade ; que lorsque les médias parlent de noyade sèche il font en fait souvent référence à la noyade secondaire (également terme pas franchement reconnu) et que ce phénomène ne peut pas survenir au-delà de 8h après la noyade, donc encore moins 2 semaines après. Dans cet article sur les mythes autour de la noyade ils insistent sur la nécessité de mettre l’accent sur la « vraie » noyade et ses mesures préventives au lieu de diffuser une information inutilement alarmiste qui détourne les patients de ces mêmes mesures.

Bref, Ernst ne s’est pas noyé !

 

 

FICHE MÉMO : NOYADE, « NOYADE SECONDAIRE », « NOYADE SÈCHE »1,2

  • Mécanisme noyade :
    • Premières secondes : l’eau est avalée et/ou crachée.
    • Puis aspiration de l’eau.
    • Dommages du parenchyme pulmonaire à cause de l’effet irritatif de l’eau sur les poumons :
      • Destruction du surfactant.
      • Production d’un transsudat riche en protéine inondant les alvéoles et perturbant les échanges gazeux au niveau de la membrane alvéolo-capillaire.
    • Hypoxémie ⇒ Perte de connaissance ⇒ Hypoxie cérébrale ⇒ Arrêt cardiaque.
    • Pas de différence entre noyade avec eau salée et eau douce.
  • Définitions :
    • NEAR-DROWNING ou « quasi-noyade » :
      • Le fait de survivre à une noyade au-delà de 24h.
      • Pas de définition consensuelle.
    • DRY DROWNING ou « Noyade sèche » :
      • Terme médiatique, ne correspond pas à un diagnostic médical reconnu.
      • Correspond au fait de ne pas retrouver d’eau dans les poumons à l’autopsie
      • La distinction entre la présence ou non d’eau dans les poumons n’a pas d’intérêt diagnostique.
      • Pourrait être expliqué en partie par la survenue d’un laryngospasme (qui empêche l’eau de pénétrer dans les voies aériennes distales et survient dans moins de 2 % des cas).
    • SECONDARY DROWNING ou « Noyade secondaire » :
      • Terme médiatique, ne correspond pas à un diagnostic médical reconnu.
      • Certains médias lorsqu’ils parlent de « noyade sèche » font référence à ce terme.
      • Mécanisme de survenue :
        • Inhalation d’une petite quantité d’eau.
        • Inflammation locale et perturbation de la membrane alvéolo-capillaire.
        • Œdème pulmonaire ⇒ Dégradation de la fonction respiratoire.
      • Peut survenir jusqu’à 8h après la noyade.
      • 70 % des victimes inhalent également boue/algues/vomissements pouvant aboutir à une pneumopathie secondaire.

1. Szpilman D, Sempsrott J, Webber J, et al. ‘Dry drowning’ and other myths. Cleveland Clinic Journal of Medicine 2018;85:529‑35.

2. Lord S, Davis P. Drowning, Near Drowning and Immersion Syndrome. Journal of the Royal Army Medical Corps 2005;151:250‑5.